
Accueil > Vie culturelle > Livres > Claire Daudin - Le rendez-vous de Moissac
Claire Daudin n'est pas une inconnue pour Arts Cultures Foi. Ici-même nous avons signalé en son temps son très beau roman : « Le Sourire ». Il a obtenu le Prix 2009 des Journées du Livre chrétien et en 2010, le Grand Prix catholique de littérature.
Par ce nouveau roman, l'auteur nous emmène en un temps où la violence aveugle régnait sur l'Europe par la folie d'Hitler.
En France, à Moissac, petite localité du Tarn-et-Garonne, se tient sur la partie haute de la ville, une belle maison de maître. Lors de cette époque troublée, elle appartenait à la famille de l'auteur. En puisant dans les archives familiales, Claire Daudin a pu visiter l'histoire passée.
Quelle n'est pas sa stupeur quand, en 2003, il lui est donné, par le fil des évènements, d'avoir entre les mains le livre « Morts ou juifs, ou la maison de Moissac » de Catherine Lewertowski !
On y raconte qu'à Moissac, dans une villa située dans la ville du bas, des enfants juifs ont été accueillis, cachés et sauvés par le courage tranquille et l'héroïsme d'un couple de cadres du Mouvement des Eclaireurs Israélites de France.
Dès lors, et par une relecture opiniâtre, l'auteur s'interroge : « je suis retournée dans le passé de ma famille pour y chercher les traces d'une éventuelle rencontre entre mes aïeux et les juifs réfugiés sur les bords du Tarn.» (p.11).
Puisqu'aucune trace ne se trouve dans ce que la mémoire familiale a transmis à la postérité, qu'en était-il des rapports entre la ville en haut et la ville en bas ? Est-il possible que tant de détermination à sauver des enfants au péril de la vie ait pu être totalement méconnue, ou bien passée sous silence ? L'auteur conclut : « Je ferai le trajet que les miens n'ont pas accompli. » (p.13)
Ainsi s'entame une réflexion qui passe, tour à tour et simultanément par une grande interrogation, une violence intérieure, une douleur sans nom.
Comment une famille si profondément catholique a-t-elle pu méconnaître un drame qui se déroulait sous ses yeux ? Comment le grand oncle, curé dans le diocèse, et héritier en son temps de cette maison, ne fait-il aucune allusion à ces évènements dans le Journal qu'il a transmis ?
Claire Daudin cherche obstinément à saisir le sens de ce silence.
Elle relit l'histoire et cherche à relier les évènements. Habitée par la foi que le Concile Vatican II a réchauffée et renouvelée, elle mesure le chemin parcouru dans le regard porté sur les Juifs. Elle ne juge pas. Elle se laisse saisir par ce drame qui disparaît si facilement de nos mémoires et refuse que l'oubli, voire la dénégation, ne deviennent des postures qui s'imposent.
Elle pose la Shoah comme l'acte effrayant à partir duquel rien ne sera plus comme avant.
Elle se veut le lien par lequel la mémoire retrouvée pourra permettre de vivre dans la vérité qui rend libre.
Grâce au Journal de ce grand oncle curé « je n'ai pas comblé tous mes blancs, mais j'ai pu reconstituer un univers familier, familial, avec ses mœurs et ses croyances. J'ai pris la mesure de la distance, infranchissable, qui le séparait de cet autre univers, celui des Juifs traqués, trouvant refuge au bord du Tarn. C'est donc à moi qu'il revient, sans juger, d'explorer le passé, de l'interroger, de le faire parler. » (p. 40-41)
Ce livre est une invitation à accueillir l'expérience et le chemin intérieur parcouru par l'auteur. La surdité et l'aveuglement étaient hier pour la Maison de Moissac. Ils sont aujourd'hui pour tant d'autres situations qui devraient nous mettre en état d'insurrection. Ils seront, hélas, aussi demain ! Mais pour toutes les saisons de l'histoire du monde il existe des prophètes qui annoncent ce qu'ils voient et qui crient...
Ce livre peut être reçu pour un appel à devenir veilleurs !
Claire Daudin nous offre un récit dont le style sobre et nerveux réjouira le lecteur. On ne peut que lui souhaiter de nombreux lecteurs.
Un livre petit par le nombre de pages peut être grand par ce qu'il donne à penser et à croire !
Père Claude TOURAILLE